Stéphane Sarrade : « On est à un stade où Homo Energeticus doit se poser la question de son addiction à l’énergie »

Par Gaëlle Coudert , le 22 novembre 2023 — transition écologique - 11 minutes de lecture
Stéphane Sarrade

Stéphane Sarrade est l’auteur de « Homo Energeticus », Crédit : DR

Stéphane Sarrade est directeur des programmes d’énergie bas carbone au CEA. Il est aussi l’auteur du livre « Homo Energeticus », paru au mois d’octobre 2023. Le spécialiste y traite de la dépendance de l’Homme à l’énergie et envisage les solutions possibles via le concept de « déconsommation ».

Dans votre livre, vous expliquez que « Homo Sapiens » est devenu « Homo Energeticus » du fait de sa dépendance à l’énergie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce que j’essaie de raconter, d’autres l’ont raconté avant moi. C’est que l’évolution d’Homo Sapiens est intiment liée à sa maitrise de l’énergie. Il y a 10 000, de chasseur cueilleur, il est passé à agriculteur, il se sédentarise. Et la maîtrise de l’énergie (du vent, de l’eau, du feu) va être consubstantielle au développement des villes et des transports. Pendant une très grande partie de l’Histoire, la maîtrise se fait progressivement, et puis il y a 200 ans, la troisième révolution, la révolution industrielle et la maitrise en particulier du charbon et le développement des industries amène au mode de vie qui est le nôtre, avec des transports, avec de la consommation. Cette maitrise de l’énergie, on ne va pas la renier, parce que ce que nous sommes aujourd’hui est intimement lié à ça.

Mais, Homo Sapiens est dans une phase de son histoire où cette maitrise de l’énergie, cette consommation de l’énergie commence à avoir des effets sur son environnement et sur la planète en particulier. Cette appétence énergétique, jusqu’au XXème siècle, a amené Homo Sapiens à considérer que l’énergie était quasiment infinie. La prise de conscience que l’énergie ne sera pas infinie est vraiment récente, elle date du premier choc pétrolier de 1973. Il y a eu une augmentation de la démographie, donc des besoins inhérents à cette démographie et la sollicitation de l’énergie. Donc Homo Energeticus est au moment de son histoire où il doit se poser la question de son addiction à l’énergie, de comment il va la gérer et comment il va imaginer un futur désirable pour nos enfantsC’est l’idée de base du livre, sachant que je ne veux pas donner des leçons, mais donner des chiffres pour permettre au lecteur de se faire sa propre idée. 

À ce rythme, on va vite se trouver dans une situation où il n’y a pas suffisamment de ressources pour répondre à nos besoins ?

C’est ça. On va gagner du temps avec le passage à un certain nombre de systèmes, mais ça ne peut pas être la solution. On passe d’une dépendance aux énergies fossiles à une dépendance aux matières premières critiques puisque les énergies renouvelables, le solaire, l’éolien, les batteries, l’hydrogène, mais aussi tous les systèmes numériques mobilisent de manière très importante des matières premières qui, elles, ne sont pas renouvelables (le nickel, le lithium, le cuivre) et je pense que dans la perception de nos concitoyens ce n’est pas encore tout à fait ancré. Je ne souhaite pas qu’on passe d’une addiction aux matières premières fossiles à une dépendance aux matières premières critiques qui en plus pour des raisons géologiques et géopolitiques ne sont pas distribuées de manière homogène au niveau de la planète. 

Vous parlez de la nécessité d’une « société de déconsommation » par opposition à celle de la décroissance. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Dans mon livre, j’essaie d’amener le concept de déconsommation. Je ne suis pas dans une vision de décroissance, parce que pour moi la décroissance est un renoncement. Je crois à la déconsommation : c’est se poser la question de notre choix de société. Pourquoi je consomme ? Est-ce que j’en ai vraiment besoin ? Est-ce que je dois changer ma voiture tous les deux ans, est ce que je dois changer mon téléphone portable tous les deux ans et est-ce que je suis plus heureux avec ça ? C’est d’abord un travail personnel. Puis il faut réfléchir à ce qu’on consomme : est-ce que c’est robuste, est ce que ça permet de lutter contre l’obsolescence ? Un autre point, c’est l’innovation. La déconsommation et l’innovation, ce n’est pas trivial. Je prends l’exemple du Fairphone développé par les Allemands : c’est un smartphone entièrement démontable par son utilisateur, qui a une durée de vie de cinq à sept ans. Il y a beaucoup d’innovation autour de cet objet qui est un objet de déconsommation, car il permet de rendre un service sans être frappé d’obsolescence. C’est ce concept de déconsommation que j’essaie de mettre en avant. En tant que chercheur, je pense que la technique et l’innovation c’est important, mais ça ne résoudra pas tout. 

Dans votre livre vous expliquez que la solution réside à la fois dans l’efficacité énergétique et la sobriété ? 

Le scénario de RTE dit que d’ici 2050, on doit diminuer de 40 % notre consommation. Pour atteindre ces 40 %, ça interroge la sobriété et l’efficacité énergétique. L’efficacité énergétique, c’est le fait de développer des objets, des procédés, des services qui consomment moins d’énergie qu’avant. L’exemple, c’est l’isolation thermique des habitats. Un think tank qui s’appelle I4CE a sorti un rapport il y a environ un mois qui expliquait qu’il faut un an de salaire aux ménages les plus pauvres pour isoler leur logement, si on ne prend pas en compte toutes les aides liées à l’isolation. La même étude montrait que pour ce même type de foyer, il faut aussi un an de salaire pour acheter in véhicule électrique neuf, sans les aides. Donc l’efficacité énergétique a un coût. Si on ne l’accompagne pas plus qu’à l’heure actuelle, ça va être très compliqué.  La sobriété va plutôt résider dans nos comportements ou nos usages, par exemple le fait de décider d’arrêter de manger de la viande tous les jours ou de privilégier le train. Ça c’est une démarche personnelle, qui, je pense, va être générationnelle. La sobriété et l’efficacité énergétique, c’est vraiment des leviers très importants mais dont une partie va être liée au choix de société.

Vous venez de l’évoquer, pour vous il est important de prendre en compte la justice sociale dans le cadre de la transition énergétique ?

Ce n’est pas important, c’est indispensable. La première mesure environnementale forte prise était de taxer les gens qui émettent du CO2 selon le principe du pollueur-payeur, avec la taxe carbone sur les carburants. Ça a conduit une semaine plus tard aux gilets jaunes. On comprend la perception ressentie de mépris, parce que quand on est au fin fond de la Creuse, et qu’on prend sa voiture pour aller gagner le SMIC et qu’on fait 40 ou 60 kilomètres par jour, on n’est pas pollueur par plaisir, on le fait parce qu’on n’a pas le choix. La quantité moyenne de CO2 rejetée est de 10 millions de tonnes par habitant et on doit atteindre 2 millions de tonnes par personne d’ici 2050. Si on prend la moitié des citoyens les plus pauvres, eux ils dégagent 5 millions de tonnes de CO2 par an. Les 40 % plus riches, ils sont autour de 9 ou 10 millions de tonnes et les 10 % les plus riches sont entre 25 et 30 millions de tonnes. Bien sûr, il faut commencer par ceux qui ont les moyens et les capacités de faire des efforts, mais ça ne suffira pas. Donc il faut que tout le monde soit en capacité de réduire ses émissions, et pour les plus pauvres cela nécessite qu’ils soient accompagnés. 

Il faudrait aussi que l’État intervienne un peu plus ? 

C’est ce que j’appelle la sobriété imposée. J’ai repris l’exemple dans mon livre, en 1973, je me souviens de la discussion entre mon père et mon grand-père, pour la limitation sur routes et autoroutes à 90 km/h et 130 km/h. C’était un drame absolu pour mon grand-père qui tenant à sa liberté individuelle. Aujourd’hui, ce n’est pas remis en question. Donc là quand on va imposer aux automobilistes de rouler sur l’autoroute à 110 km/h, je pense qu’on aura le même type de discussion, mais peut-être moins violente, car la notion d’atteinte à la liberté individuelle sera pondérée par le fait que la jeune génération est très impliquée et consciente de ses impacts sur l’environnement. 

Vous évoquez quelques solutions précises, par exemple le fait de mettre en place un « Nutriscore CO2 » ? 

L’idée c’est avoir conscience de ce que l’on consomme. Aujourd’hui, il existe le score énergétique. Mais moi ce que j’imaginerais c’est de donner à l’objet son vrai coût environnemental, c’est-à-dire d’avoir une notion de score qui prend en compte la dette CO2 et la dette en eau d’un objet. Un kg de bœuf, c’est 35m2 d’eau, le T-shirt que l’on achète, c’est 120 litres d’eau, pour 1 T-shirt. Je crois beaucoup à cette notion de prise de conscience. Est-ce que je suis prête à mettre 50 euros de plus dans un téléviseur qui a une dette en CO2 ou en eau moindre parce qu’il a été fabriqué en Europe par exemple ? C’est surement utopiste mais c’est en tout cas un début de discussion que je lance.

Comment produira-t-on de l’énergie dans le futur ?

Dans ma position – je suis directeur des programmes énergie au CEA, donc je travaille sur l’ensemble des énergies bas-carbone, qu’elles soient nucléaires, solaires, qu’il s’agisse de batteries ou autre. J’ai la chance d’avoir un poste d’observation, où on estime qu’on aura besoin de toutes les possibilités de produire de l’électricité bas-carbone. Il va falloir les faire travailler ensemble. Homo Energeticus doit se poser trois questions : en termes de sobriété, que suis-je prêt à faire ou à accepter ? Quelle ambition et vision industrielle a-t-on pour notre pays ? Et enfin, quelle souveraineté est-ce que j’attends de mon pays ? En fonction du niveau où on va mettre le curseur, le mix qu’il faut va apparaitre, avec plus ou moins de nucléaire, plus ou moins de renouvelables. C’est en ce sens-là que je propose de poser la question. 

D’après vous, le mix du futur sera donc un mix nucléaire/énergies renouvelables ?

Honnêtement, je ne vois pas d’autre solution. A l’horizon 2050, les scénarii amènent à 960 TWh d’énergie nécessaire. À l’heure actuelle, l’électricité représente 25 % de notre mix énergétique, mais en 2050, l’électricité représentera 70 % de ces 960 TWh, parce que décarboner ça veut dire électrifier, en produisant une électricité bas carbone. Au niveau pilotable, vous avez le nucléaire et l’hydraulique. Pour l’hydraulique, on a fait beaucoup de ce qu’on pouvait faire. Et il y a les énergies intermittentes renouvelables comme l’éolien et le solaire. Je suis convaincu qu’on aura besoin de toutes ces énergies décarbonées, avec aussi des systèmes de stockage, via les batteries, via l’hydrogène.

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Gaëlle Coudert

Ancienne avocate parisienne reconvertie en journaliste basée dans les Pyrénées-Atlantiques, Gaëlle s’est spécialisée sur les sujets liés à l'écologie. Elle a cofondé le magazine basque Horizon(s), a été rédactrice en chef d'ID, l’Info Durable et rédige aujourd’hui des articles pour divers médias engagés dont Deklic. Ses passions : le sport (surf, yoga, randonnée) et la musique (guitariste et chanteuse du groupe Txango)

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