Rendez-vous en terroir inconnu avec Loïc, cofondateur de l’agence En Immersion

Par Charlotte Combret , le 14 août 2023 — transition écologique - 10 minutes de lecture
Loïc Sanchez, co-fondateur de l’agence de voyage culturel local En immersion

Loïc Sanchez, co-fondateur de l’agence de voyage culturel local En immersion. Crédit : En immersion

Bien loin des voyages à l’autre bout du monde au planning millimétré, En immersion propose de redonner à l’aventure son sens premier, celui de laisser place à l’imprévu et à la simplicité. Pour Loïc Sanchez, cofondateur de l’agence, elle commence à l’instant où l’on ferme la porte de chez soi et se poursuit chez des locaux, heureux de partager savoir-faire et connaissance du territoire. L’entrepreneur-voyageur nous raconte son cheminement. 

Comment as-tu découvert le voyage local ?

Le voyage local, je l’ai découvert en même temps que la création d’En Immersion. Je fais partie de la génération Ryanair et Easy Jet. Très tôt, j’ai été poussé à prendre l’avion facilement, plusieurs fois par an, et j’ai réalisé il y a quelques années que ce n’était plus possible. L’industrie du tourisme, c’est plus de 10 % des émissions de CO₂. Donc le déclic, il est venu à ce moment-là. Je ne pouvais plus voyager de la même façon. J’ai voulu restreindre drastiquement l’utilisation de l’avion. Et là, je me suis dit, « J’ai quand même envie de voyager, je pense que c’est la même chose pour d’autres personnes. Je vais aller voir si d’autres voyageurs de mon âge partagent les mêmes convictions et les mêmes contraintes, c’est-à-dire garder cette soif de découverte, mais l’expérimenter à un niveau plus local ». Et c’est comme ça qu’est né En immersion.

Loïc lors d'une micro-immersion dans les montagnes du Pays Basque
Loïc lors d’une micro-immersion dans les montagnes du Pays Basque. Crédit : En immersion

Quels sont les principales problématiques sociales et environnementales du secteur du tourisme tel qu’il est aujourd’hui ?

La principale conséquence négative du tourisme, ce sont les émissions de CO₂ qui sont en partie liées à l’utilisation de l’avion. C’est pour moi la plus importante et celle que l’on doit attaquer en priorité. Il y a du travail parce qu’on va vers une année record en termes de nombre de vols sur 2023. C’est la bataille qu’on a choisi de mener. Après, il y a d’autres problématiques liées au tourisme. Si on prend le tourisme à l’échelle mondiale, c’est une industrie qui pollue, c’est aussi une industrie qui ne profite qu’à certaines personnes, parce qu’on a une très forte concentration du tourisme. Environ 80 % des touristes se regroupent sur 20 % du globe. Donc, il y a des problèmes de concentration à la fois dans l’espace, mais aussi dans le temps puisqu’on a, notamment en France, des flux touristiques très forts sur la période estivale, et moins sur le reste de l’année. 

Comment faire pour changer l’imaginaire qui s’est construit autour du voyage longue distance présenté comme la seule façon de « s’évader » et de découvrir d’autres cultures ?

Je vois trois leviers : un levier politique, un levier économique et un levier marketing. Les politiques ont un rôle important pour légiférer sur le transport, et plus généralement le tourisme, pour inciter à voyager localement ou à utiliser des modes de voyage plus respectueux de l’environnement. Ça, c’est pour le levier politique. Le second levier, c’est un levier économique. Là, ce sont des acteurs comme En Immersion, mais il y en a d’autres, je pense à Chilowé, je pense à Explora Project, qui proposent des nouvelles solutions permettant aux voyageurs qui ne savent pas comment voyager plus sobrement de pouvoir le faire. Je pense qu’on est en bonne voie, on le voit en France avec de nombreuses solutions qui apparaissent. Et un autre levier est plutôt marketing/communication/média. On a très longtemps parlé du tourisme en évoquant les plages de Thaïlande, les temples du Mexique et on a associé dans l’imaginaire collectif le voyage avec le déplacement lointain. Et c’est là, je pense, qu’il y a un effort à faire d’un point de vue communication, pour montrer que le voyage, ce n’est pas forcément partir à l’autre bout du monde, mais ça peut être aussi juste sortir de chez soi. Rien qu’en ouvrant la porte, il y a de beaux voyages à faire, beaucoup plus respectueux.

Un paysage du Haut-Jura en France
Un paysage du Haut-Jura en France. Crédit : Ludovic Fremondiere

À ce propos, que réponds-tu à ceux qui associent « restriction du voyage longue distance » et « repli sur soi » ?

Tout d’abord, à titre personnel, je ne prône pas l’abandon total de l’avion. Je pense juste qu’il faut diminuer drastiquement l’utilisation que l’on en fait. On peut continuer à faire des voyages lointains, mais de manière plus exceptionnelle. Et lorsqu’on le fait, on reste plus longtemps sur place, on se déplace avec des modes de mobilité douce et on part à la rencontre des populations locales. Parce qu’effectivement, c’est un vecteur d’ouverture d’esprit, de rencontres, et je ne minimise pas l’impact de ce tourisme-là sur la construction personnelle. À côté de ça, l’ouverture sur l’autre peut très bien se faire à une échelle plus petite. Prendre le train, aller dans le Sud de l’Espagne, rencontrer des Andalous, par exemple, qui ont une culture très différente de la nôtre, peut être tout aussi vecteur d’ouverture d’esprit que de partir au Vietnam. On peut aussi très bien aller dans les Pyrénées, rencontrer un berger qui perpétue des gestes rares. 

Quels sont les avantages, insoupçonnés ou non, de l’aventure locale ?

Des avantages, il y en a plusieurs. Je crois que le premier, c’est la facilité. Partir aux États-Unis, par exemple, ça nécessite de l’organisation. Il faut partir plusieurs jours minimum, prendre en compte le temps de transport, le décalage horaire etc. Partir dans le Haut-Jura depuis Paris, à l’inverse, ça peut se faire hyper facilement. On peut le décider le jeudi soir et le lendemain, être dans le train et partir trois jours. Donc, il y a un aspect de facilité qui est super intéressant, parce qu’on peut aussi le faire beaucoup plus souvent. Ensuite, il y a l’avantage de mieux connaître le monde qui nous entoure. Tous les jours, on consomme des légumes, des fromages, plein de produits, venant souvent d’à côté de chez nous, mais dont on ne connaît pas l’histoire. Je pense à l’Ossau-Iraty qui est mon fromage préféré. J’ai pu, par exemple, aller rencontrer un berger qui produit de l’Ossau-Iraty. Je suis arrivé à comprendre chacun des gestes qui se cachent derrière la fabrication de ce fromage, toute sa complexité et pourquoi il est vendu à tel prix. Ça amène à repenser aussi notre rapport à notre consommation quotidienne.

Les bergers du Pays Basque qui fabriquent l’Ossau-Iraty
Les bergers du Pays Basque qui fabriquent l’Ossau-Iraty. Crédit : En immersion

Peux-tu nous expliquer comment se passe une micro-immersion ?

Tout d’abord, une micro-immersion, c’est partir hors des sentiers battus. On va là où les autres ne vont pas. C’est-à-dire qu’on ne va pas dans les grandes villes, on ne va pas sur le littoral, on ne va pas dans les grandes stations de montagne. Ensuite, on reste plusieurs jours sur place. Nous, on propose un minimum de deux jours, mais les voyageurs peuvent rester plus longtemps s’ils le souhaitent. On inclut un hébergement traditionnel, généralement à taille humaine. On n’est pas dans des grands hôtels. Chaque micro-immersion se vit autour d’un patrimoine local : apprendre à fabriquer l’Ossau-Iraty, comme je le disais, suivre le loup dans le Mercantour, apprendre à fabriquer l’Armagnac en Gascogne… Pendant une journée, on va partager le quotidien d’un habitant. Et le reste du temps, les voyageurs vont pouvoir explorer le terroir. On leur donne un guide digital qu’on a écrit avec les habitants du coin. Et là, les voyageurs vont pouvoir partir faire une randonnée, faire un apéro avec un autre habitant…. Il y a plein d’activités à faire et chaque voyageur peut construire sa micro-immersion comme il le souhaite !

Aurais-tu un exemple ou une anecdote à nous partager sur une des aventures que vous proposez ?

Des exemples, j’en ai beaucoup, parce qu’aujourd’hui, on a plus de 50 micro-immersions partout en France. Une de mes préférées, c’est celle avec Thierry dans le parc national du Mercantour, où on part sur les traces du loup. Celle-ci, je l’aime pour plusieurs raisons. La première, c’est que c’est grâce à cette micro-immersion que j’ai découvert le parc national du Mercantour, qui est incroyable. C’est dans les contreforts, dans le sud des Alpes, un peu au-dessus de la mer Méditerranée. Et là-bas, on a vraiment l’impression d’être au bout du monde. 

Ensuite, c’est autour du retour du loup dans les Alpes. En France, de manière générale, le loup est revenu par le Mercantour dans les années 90 et c’est un sujet super sensible. D’ailleurs, on le voit dans les commentaires qu’on a sur les réseaux sociaux, parce qu’il y a ceux qui sont pour sa présence et il y a ceux qui la subissent, comme les agriculteurs. Et je trouve que c’est intéressant de dépasser ce qu’on apprend dans les médias et d’aller sur place pour rencontrer les naturalistes comme Thierry qui font tout pour protéger le loup, mais aussi des agriculteurs et des bergers qui vont subir sa présence. Ça permet de construire son avis. 

Loïc et Thierry lors d’une micro-immersion sur les traces du loup dans le Mercantour
Loïc et Thierry lors d’une micro-immersion sur les traces du loup dans le Mercantour. Crédit : En immersion

Lorsque j’y suis allé, il hurlait à quelques mètres de là où on était. C’était la nuit, donc difficile de le voir, mais entendre son hurlement, qu’on connaît tous parce que depuis l’enfance, on a plein de contes et d’histoires qu’on nous raconte autour du loup. Et là, de l’entendre vraiment hurler à quelques mètres de moi, c’était incroyable. Et enfin, coup de cœur pour Thierry qui est l’un de nos habitants super engagés. Ça a été aussi une rencontre humaine hyper forte. 

Comment peut-on minimiser son impact sur l’environnement quand on décide de partir en voyage ? 

Il y a plusieurs bonnes pratiques. Je pense que la première, c’est de minimiser l’utilisation de modes de transport thermiques, même si l’on reste en France. Donc de favoriser l’utilisation du train et sur place, de privilégier les mobilités douces. Ça peut être à pied, à vélo, en canoë… Ensuite, la seconde concerne l’hébergement, c’est d’essayer de privilégier des hébergements écoresponsables. Et la troisième, c’est de faire en sorte que les dépenses que l’on fait, de l’hébergement jusqu’à nos activités sur place, soient bien redistribuées. Cela passe par le fait de ne pas consommer dans des grands groupes, des grandes structures hôtelières, des chaînes de restaurants, mais plutôt manger dans un restaurant tenu par un jeune couple, consommer chez un artisan qui travaille seul, loger chez une personne qui a juste une ou deux chambres chez elle… Pour moi, ce sont les trois leviers qui permettent de voyager de manière responsable.

Charlotte Combret

Issue d’une grande école de commerce, Charlotte délaisse rapidement les open spaces parisiens pour s’engager dans la voie de l’indépendance. Son désir de lier pédagogie et poésie la conduit à devenir journaliste rédactrice, dans les Landes, pour des entreprises et médias engagés. Ses passions : le cinéma animalier, les voyages en train, les lectures féministes et les jeux de mots en tout genre.

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