C’est quoi le problème avec les mégabassines ?

Par Charlotte Combret , le 23 août 2023 - 7 minutes de lecture
le problème des méga-bassines

Une manifestation contre les méga-bassines à Sainte-Soline en 2022. Crédit : Ugo Amez / SIPA

Depuis les manifestations à Sainte-Soline, le sujet des mégabassines occupe le devant de la scène médiatique. Ces réservoirs artificiels d’eau aux allures de piscine ouverte géante cristallisent de nombreuses tensions entre agriculteurs et écologistes. Plongeons au cœur du débat.

Qu’est-ce qu’une mégabassine ? 

Une mégabassine ou « réserve de substitution d’irrigation » est un réservoir artificiel d’eau, plastifié et imperméable. Gigantesque, elle peut s’étendre sur plusieurs hectares et contenir l’équivalent de 300 piscines olympiques. Contrairement aux retenues collinaires et aux barrages plus traditionnels avec lesquels elles sont souvent confondues, les mégabassines ne se remplissent pas naturellement avec de l’eau de ruissellement ou d’écoulement, pas plus qu’avec de l’eau de pluie. L’eau stockée dans ces énormes bassins est directement puisée dans les nappes phréatiques ou les rivières grâce à un système de pompage. Des dizaines de kilomètres de canalisation sont déployés sous terre pour le faire fonctionner.

méga bassine en france
Une mégabassine à Mauzé-sur-le-Mignon. Crédit : Delphine Lefebvre / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

À titre d’exemple, la mégabassine de Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres, occupe une surface de dix hectares et retient jusqu’à 720 000 mètres cubes d’eau pour 18 kilomètres de canaux d’alimentation. Si ce réservoir géant est célèbre depuis les manifestations de mars 2023, il est loin d’être un cas unique. La France voit en effet fleurir de plus en plus de mégabassines sur son territoire. Selon Christian Amblard, directeur honoraire de recherche au CNRS et spécialiste des écosystèmes aquatiques, entre 1 000 et 2 000 bassines sont déjà construites, ou en projet, dans le pays.

Quel est le rôle des mégabassines ?

Pour survivre, notre modèle agro-industriel a besoin d’eau, de beaucoup d’eau. Or cette denrée se fait de plus en plus rare. D’après le Commissariat général au développement durable (CGDD), les ressources hydriques renouvelables ont déjà diminué de 14 % en France métropolitaine, entre les périodes de 1990-2001 et 2002-2018. Alors que le dérèglement climatique s’intensifie, elles pourraient encore baisser de 40 % d’ici à 2050, comme le rappelle le gouvernement dans la présentation de son « Plan eau »

Au départ, les mégabassines se présentent comme une solution proposée par des coopératives d’agriculteurs et encadrée par l’Etat, pour faire face à cette crise de l’eau. À première vue, l’idée est bonne : remplir ces grands réservoirs en hiver, de novembre à mars, au moment où l’eau est naturellement plus abondante et l’utiliser en été pour irriguer les cultures. Ce volume d’eau stocké se substitue alors à celui habituellement prélevé dans les nappes et les cours d’eau à cette période de l’année, alors que les niveaux sont bas. En échange de l’accès privilégié à cette ressource, les agriculteurs concernés s’engagent à prendre des mesures en faveur de l’environnement (planter des haies, construire des corridors écologiques, s’orienter vers un modèle d’agriculture biologique…). C’est en tout cas ce qui est présenté dans le fameux accord des Deux-Sèvres

Pourquoi les bassines géantes posent-elles problème pour l’environnement ?

1. Une pression sur des nappes souterraines déjà fragilisées

Alors qu’elles sont sorties de terre en réponse aux phénomènes de sécheresse, les mégabassines risquent bien d’aggraver le problème. Et pour cause, le stockage de l’or bleu dans ce type de réservoir limite son infiltration naturelle dans les sols, lesquels ne sont plus humidifiés efficacement. In fine, cette perturbation contribue à briser la continuité écologique et à assécher davantage des sols déjà en difficulté. On parle d’ailleurs de sécheresse « anthropique » puisque directement causée par les activités humaines.

2. Une perte qualitative et quantitative des ressources en eau 

Pourtant précieuse, l’eau stockée à l’air libre dans ces mégabassines est en partie perdue. Deux raisons à cela. Sous l’effet de l’évaporation, 20 à 60 % des réserves partirait en fumée, selon Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS et spécialiste de l’eau et des systèmes hydrobiologiques. Cette proportion risque encore de s’envoler avec l’augmentation des températures de l’air et de l’eau prévues pour ces prochaines décennies. La seconde raison concerne la transformation d’une eau vivante en une eau stagnante. En se réchauffant sous les rayons du soleil, elle favorise le développement de micro-organismes, algues et cyanobactéries, potentiellement toxiques. En toute logique, impossible ensuite d’utiliser l’eau contaminée pour arroser les parcelles agricoles.

3. Une déstabilisation des milieux naturels et de la biodiversité

Outre les algues et les bactéries, ces bassins à l’eau peu profonde représentent également un terrain de jeu alléchant pour des espèces exotiques envahissantes. La renoué du Japon ou encore la jussie rampante ont par exemple la mauvaise manie d’y faire leur lit. Leur prolifération contribue à bouleverser les écosystèmes locaux qui n’ont pas besoin de cela pour être mis en danger ! En parallèle, ces milieux humides et aquatiques sont privés d’une ressource vitale, dont ils ont besoin pour se régénérer en période hivernale.

4. Un frein à une transformation agricole nécessaire et urgente

En proposant une solution de surface, les mégabassines ralentissent la remise en cause d’un modèle agro-industriel bien trop gourmand en eau. C’est ce qu’explique Magali Reghezza, géographe française, sur son compte X (anciennement Twitter) : « Comme beaucoup de solutions techniques envisagées hors d’une approche globale, le stockage artificiel est une réponse curative qui risque de verrouiller des pratiques de plus en plus inadaptées au climat qui change ». Au contraire, un tel système de réserves d’eau inciterait ses utilisateurs à en consommer davantage. Ce sont les « effets pervers » de cette logique, pointés du doigt par Florence Habets, directrice de recherche au CNRS en hydrométéorologie. Qui plus est, cet « accaparement de l’eau » se fait au détriment de solutions locales et paysannes. À titre d’exemple, le maïs, qui aspire 25 % de la consommation d’eau française, est le premier bénéficiaire de l’eau des mégabassines. Celui-ci est pourtant principalement destiné à l’exportation et à l’élevage industriel. 

5. Un modèle inefficace dans un contexte de dérèglement climatique 

Enfin, si le modèle des mégabassines pourrait fonctionner à très court terme, il ne semble pas tenir compte des effets – déjà bien visibles – du dérèglement climatique. Pour effectuer des prélèvements en nappe phréatique pendant la période hivernale, encore faut-il qu’il y ait de l’eau. Et les hivers s’annoncent de plus en plus secs, comme en témoigne l’épisode de sécheresse historique qui a touché la France durant les mois froids de 2022. Dans ce contexte, les ressources hydriques souterraines auront du mal à bien se renouveler. Un rapport du deuxième groupe du GIEC nous explique enfin que les mégabassines sont « coûteuses, ont des impacts négatifs sur l’environnement, et ne seront pas suffisantes en cas de niveaux de réchauffement élevés dans l’ensemble des zones ». Il semblerait que nous ayons là, un bel exemple de « maladaptation » : une fausse solution qui renforce en fait le problème initial.

Charlotte Combret

Issue d’une grande école de commerce, Charlotte délaisse rapidement les open spaces parisiens pour s’engager dans la voie de l’indépendance. Son désir de lier pédagogie et poésie la conduit à devenir journaliste rédactrice, dans les Landes, pour des entreprises et médias engagés. Ses passions : le cinéma animalier, les voyages en train, les lectures féministes et les jeux de mots en tout genre.

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