La grande épopée du ministère de l’Écologie

Par Anaïs Hollard , le 25 janvier 2024 — transition écologique - 7 minutes de lecture
Histoire du ministère de l'écologie en France

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Alors que le remaniement gouvernemental orchestré par le tout nouveau Premier ministre, Gabriel Attal, a sonné le glas du ministère de la Transition énergétique, c’est aussi l’occasion de s’intéresser d’un peu plus près à la question de l’environnement en politique. Entrée au gouvernement il y a maintenant plus de 50 ans, l’écologie est pourtant passée par tous les états. Retour sur l’histoire chahutée de ce ministère pas comme les autres !

Le ministère de l’Écologie fête ses 53 ans

L’une des principales conséquences du remaniement de ce début janvier 2024 a été de voir s’envoler une institution désormais bien connue des Français : celle du ministère de la Transition énergétique, piloté par Agnès Pannier-Runacher. Mais avant d’en arriver à la conclusion de ce dernier épisode en date, retour sur un feuilleton riche en rebondissements…

C’est en janvier 1971, au cœur du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, que Robert Poujade est nommé ministre délégué auprès du Premier ministre chargé de la protection de la nature et de l’environnement. Une décision qui intervient presque un an tout pile après le discours de Georges Pompidou du 28 février 1970, à Chicago, alors marqué par ces mots : « L’emprise de l’homme sur la nature est devenue telle qu’elle comporte le risque de destruction de la nature elle-même […] La nature nous apparaît de moins en moins comme la puissance redoutable que l’homme du début de ce siècle s’acharnait encore à maîtriser, mais comme un cadre précieux et fragile qu’il importe de protéger pour que la Terre demeure habitable à l’homme ».

Un ministère créé conformément à la vague de renouveau de l’écologie et qui s’inscrit également dans la lignée des mesures de protection de la faune et de la flore de 1957, notamment en ce qui concerne les réserves naturelles. Les principes fondateurs de ce tout jeune ministère reposent alors essentiellement sur la protection de la nature et des paysages, de l’eau, et la prise en compte des risques naturels ou industriels.

Depuis, les visages se sont succédés à la tête de cette institution décrite comme le « ministère de l’impossible » par Robert Poujade lui-même. De Ségolène Royal en passant par Nicolas Hulot ou même Alain Juppé… Autant de figures politiques que de noms successifs : ministère de la Protection de la nature et de l’environnement ; ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement ; ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, etc. Il faudra toutefois attendre 2007 pour en venir au changement d’envergure qui nous intéresse aujourd’hui.

Ministère de l’écologie : le virage de 2007

C’est donc en 2007 que se tient le Grenelle de l’environnement, alors initié par Jean-Louis Borloo, ministre d’État en charge de l’Ecologie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Ce premier prend la décision inédite de réunir les deux administrations de l’écologie et de l’énergie, afin de créer un seul et unique « super-ministère ». Alors émerge la fusion du ministère de l’Équipement, et celui de l’Écologie. Une décision qui s’appuie sur une volonté de ne pas réduire l’énergie à sa seule dimension industrielle, et de s’assurer que sa production, ainsi que sa consommation, contribuent à la protection de l’environnement. Le ministère prend par la suite plusieurs dénominations successives, avant d’hériter de l’appellation « ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires ». Après des années d’oscillations et à partir du mois de mai 2022, deux ministres se partagent les administrations du ministère. D’une part, Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. D’autre par, Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique. Une institution qui a toutefois pris une importance de taille, au point de récupérer les dossiers liés à la gestion des logements, du transport, de la biodiversité et d’occuper la 5ème place du gouvernement Borne en 2022.

Alors au lendemain de la prise de poste de Gabriel Attal et du grand remaniement orchestré le 11 janvier dernier, la nouvelle de la disparition du ministère de la transition énergétique a fait l’effet d’une bombe pour bon nombre d’experts politiques, mais également d’ONG. En effet, exit l’écologie, l’énergie repasse désormais sous le giron du ministère de l’Economie. Un pas de côté qui doit permettre d’accélérer la « réalisation du programme nucléaire français », à en croire les propos du ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, Bruno Le Maire. Autrement dit, un retour à la situation d’avant 2007, qui a de quoi en inquiéter plus d’un.

Un recul de 15 ans

Pour bon nombre de spécialistes du secteur du renouvelable, mais également d’associations environnementales, ce rétropédalage a suscité l’indignation. « C’est casser une organisation qui datait de 2007 où la transition écologique était le fil conducteur entre l’énergie, les transports, le logement » et « un très mauvais signal », a d’ailleurs regretté auprès de l’AFP Anne Bringault, directrice des programmes au Réseau Action Climat

Le WWF France a quant à elle qualifié d’ « inquiétante » la « disparition du ministère de la Transition énergétique dans l’organigramme gouvernemental et son rattachement au ministère de l’Économie ». « C’est un recul de 15 ans. Comment le Premier ministre pourra-t-il encore prétendre être en charge de la planification écologique et de la planification énergétique alors que ces deux portefeuilles seront à nouveau écartelés entre des ministères et des intérêts opposés ? », s’interroge encore l’organisation.

Un choix qui n’a rien d’anodin, puisque d’ici quelques semaines, le nouveau projet de loi sur la souveraineté énergétique devrait être proposé en Conseil des Ministres : un texte qui fait la part belle au nucléaire. Présenté le 8 janvier 2024, celui-ci avait d’ailleurs été vivement critiqué, car il ne comportait aucun objectif global en matière d’énergies renouvelables. Bercy, qui gère désormais le portefeuille de l’énergie, a d’ailleurs décidé de supprimer l’ensemble de son volet « programmation », officiellement pour le retravailler.

Les questions fondamentales de sobriété énergétique et d’énergies renouvelables semblent donc moins que jamais à l’ordre du jour, au profit d’une accélération du nucléaire. La récente disparition du ministère de la Transition Énergétique ne devrait toutefois rien arranger. Affaire à suivre.

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Anaïs Hollard

Captivée par les sujets liés à l’énergie, Anaïs a longtemps collaboré avec de grands acteurs du secteur, avant de choisir la voie de l’indépendance, en tant que journaliste web. Aujourd’hui, elle continue de délivrer son expertise en matière d’énergie et de transition écologique. Ses passions : la lecture, l’écriture (forcément) et les DIY créatifs !

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